Entretien d'un étudiant avec des artistes de l'exposition « Elephant » à la galerie WGF de Dawson
« Elephant » est l'exposition actuellement présentée à la Warren G. Flowers Gallery – Dawson College (jusqu'au 1er mai 2026). Cette exposition rassemble des œuvres de Joshua Vettivelu et d'Alex v. Pouliot afin d'explorer « comment les expériences du désir, de l'anxiété, de l'amour, des blessures et de la guérison s'accumulent dans les espaces que nous habitons ».
Les questions de l'entretien ci-dessous ont été rédigées par Bethany D’Souza et Ana Luiza Strazzi Nogueira, Arts visuels .
Question pour Joshua Vettivelu et Alex Pouliot :
Le titre de l'exposition fait référence à ce qui « structure une pièce de manière invisible ». Vous présentez tous deux des œuvres qui intègrent des éléments architecturaux. Pourquoi et comment ces œuvres ont-elles été disposées dans l'espace d'exposition pour mettre en lumière la manière dont nous nous percevons nous-mêmes et percevons les autres ?
D'une manière générale, je m'intéresse beaucoup à la façon dont les expériences immatérielles du pouvoir finissent par se concrétiser sous forme d'éléments physiques, tels que les frontières, les prisons, les jardins communautaires, voire les galeries d'art. Mon intérêt pour l'architecture découle de l'idée que les bâtiments qui façonnent notre vie sociale (pour le meilleur ou pour le pire) sont le produit du langage que nous utilisons pour déterminer la valeur. Souvent, les rapports de force qui façonnent ces espaces sont rendus invisibles. Lorsque les choses ne peuvent être nommées ou identifiées, elles peuvent agir sans entrave.
Alex et moi avons décidé d'intituler l'exposition « Elephant » en référence à l'expression « l'éléphant dans la pièce », afin d'explorer la manière dont le pouvoir est une présence tangible que l'on peut ressentir, mais qui reste invisible et sans nom.
Questions à Joshua Vettivel :
Bon nombre de vos œuvres présentent un caractère archaïque de par les matériaux utilisés (par exemple, le grès, la terre cuite, le métal, le cuir). L'utilisation de ces matériaux historiques est-elle en lien avec les messages que vous cherchez à transmettre ?
Les traces matérielles laissées par les civilisations du passé nous en apprennent beaucoup sur leur vie sociale. C'est pourquoi je m'intéresse particulièrement à la possibilité de rendre archivables les dynamiques sociales éphémères de notre époque en utilisant des matériaux susceptibles de résister à l'épreuve du temps.
Les images représentées sur ces tablettes d’argile sont toutes inspirées de scènes réelles montrant des hommes en interaction les uns avec les autres. À travers ces images, nous pouvons observer la vie sociale des hommes et découvrir certains des rituels qu’ils utilisent pour s’imposer les uns aux autres, créant ainsi des hiérarchies par l’humiliation, la domination ou la camaraderie. Il m’arrive parfois d’imaginer que ces tablettes d’argile seront découvertes dans un avenir lointain, offrant aux civilisations futures un aperçu de la façon dont nous nous comprenions nous-mêmes et de notre propre perte.
Le cuir entretient également une relation intéressante (quoique morbide) avec le temps. Le cuir est une autre façon de prolonger dans le futur ce qui était autrefois vivant, mais considéré comme pouvant être tué. Je m’intéresse à la manière dont notre société transforme la vie en ressources exploitables. Les cuirs que j’utilise proviennent de serpents et d’anguilles capturés lors de la pêche industrielle en mer. Ces créatures constituent les prises « accidentelles » et indésirables de l’exploitation industrielle ; elles sont tuées et transformées en cuir afin de tirer un profit de leur caractère indésirable. D'une manière générale, ces créatures qui rampent sur le ventre nous sont étrangères (et parfois même menaçantes), ce qui rend difficile toute empathie à leur égard. Ce manque d'empathie justifie la dévalorisation de la vie, réduite à des ressources exploitables ou à des dommages collatéraux. Je crois que cette dynamique se répète de nombreuses façons, notamment dans notre relation avec l'environnement, les autres animaux et les uns avec les autres.
Si la partie gauche de l’espace d’exposition est dominée par votre travail, celui-ci côtoie néanmoins les sculptures de Pouliot intitulées *Bag of lemons* et *Apart*. Cette proximité avec votre travail contribue-t-elle en quelque sorte à construire un récit ou à susciter une association d’idées ? On peut répondre à cette question en interrogeant Pouliot lui-même, puisqu’il présente également une œuvre de Vettivelu de son « côté » de l’espace d’exposition.
Je suis une très grande admiratrice du travail d’Alex, c’est donc un véritable honneur de pouvoir mettre nos œuvres en dialogue les unes avec les autres. Lors de la préparation de l’exposition, il était très important pour nous de veiller à ce que nos œuvres reflètent les conversations que nous avons l’une avec l’autre. Pour moi, le travail d’Alex représente une exploration personnelle profonde de ce qui détermine la valeur, la force et l’espoir. « Bag of Lemons » met en scène un sac de citrons inutilisés qui ont été dorés et recouverts de métaux précieux afin de les préserver. Ici, les thèmes de la vie, de la perte et de la préservation refont surface. Je perçois l’approche d’Alex consistant à dorer (ou à rendre précieuses) des choses qui ont été gaspillées comme une magnifique exploration des moyens dont nous disposons pour changer la valeur de choses jugées sans valeur.
Questions à Alex V. Pouliot :
Vos œuvres *Through the Looking* et *Dead Ringer* sont de magnifiques installations composées de miroirs sans tain qui créent des ombres intéressantes et dynamiques. Comment décririez-vous votre processus artistique pour créer ces sculptures et définir les formes et les contrastes des ombres ?
Toutes les pièces de verre soudées présentées dans l'exposition témoignent de mon apprentissage de la technique du vitrail sur feuille de cuivre. Souhaitant apprendre ce métier sans avoir à me préoccuper des formes des œuvres que j'allais créer ni des couleurs que j'allais utiliser, je me suis imposé de n'utiliser que du verre transparent trouvé. En voulant travailler avec un matériau aussi fragile, j’ai dû passer par de nombreux essais et erreurs, et c’est toujours le cas. Ainsi, pour apprendre, j’ai cassé le verre et je l’ai réparé. Ce qu’il reste à voir est le résultat d’une négociation entre la matière et mon désir de la contrôler, comme les cicatrices d’un processus à la fois destructeur et curatif.
Ce qui caractérise Through the Looking et Dead Ringer, c’est qu’ils ont été brisés par le même choc. Collés l’un à l’autre, comme dans une dernière étreinte avant leur chute, ils ont été jetés ensemble sur le sol en béton de l’atelier. C’est pourquoi ils présentent des fractures similaires. Ils se ressemblent, mais ils sont différents. Comme des jumeaux. Ce qui a suscité cette idée, c'est simplement le fait que je disposais de deux morceaux identiques de ce miroir sans tain épais. Ils me semblaient si différents du verre avec lequel j'avais l'habitude de travailler que j'ai voulu mettre en valeur leur spécificité à travers un traumatisme commun.
Les ombres, comme la plupart de mes créations, sont le fruit d’heureux hasards.Comme vous l’indiquez dans votre biographie, vous êtes un sorcier à temps partiel qui souhaite « faire renaître la magie de l’art ». À travers vos différentes sculptures multimédias, comment concrétisez-vous cet aspect de votre vie ?
Votre question me fait réaliser que le terme « sorcier » n’est peut-être pas le plus approprié. J’ai utilisé ce mot faute de mieux pour mettre en avant les aspects magiques de la création artistique, en particulier lorsque je réalise des installations multimédias immersives. Nous sommes tellement habitués à profiter des avancées technologiques qu’elles font désormais partie intégrante de notre quotidien, et nous en oublions leur aspect magique. Si la plupart des technologies que nous utilisons au quotidien avaient existé à l’époque médiévale, elles auraient sans aucun doute été considérées comme la forme la plus aboutie de magie et auraient suscité de vives émotions chez quiconque en aurait fait l’expérience. J’ai l’impression que, enfant, je pouvais ressentir cela face à la nouveauté, à une époque où la frontière entre réalité et fiction était très poreuse. Pour moi, redonner à l’art sa dimension magique, c’est essayer de réveiller l’enfant qui sommeille en chaque spectateur, en créant une suspension d’incrédulité.
En fin de compte, même les matériaux dans leur forme la plus pure agissent sur le corps et sur notre perception d’un espace de différentes manières. Tout comme un morceau de métal n’a pas la même présence que son équivalent en bois ou en céramique, je considère que le rôle du « sorcier » consiste à rassembler les effets (magiques) combinés de tous les matériaux d’une œuvre afin de créer de nouveaux effets et de nouvelles significations.
