La solidarité en action : un point de vue privilégié
« Les intervenants qui se trouvaient devant nous parlaient d’exclusion, de peur et de vulnérabilité. Nous étions assis dans la salle en tant qu’étudiants privilégiés, protégés par ce même système qui les avait laissés pour compte. »
Cette prise de conscience s’est imposée au cours du stage intensif de quatre jours intitulé « Solidarité en action : une perspective locale » (du 13 au 16 janvier), au cours duquel, en compagnie de notre formateur Ben Lander, nous avons rencontré des immigrés, des demandeurs d’asile et des représentants d’organisations à but non lucratif de tout Montréal. Le stage s’est déroulé sous forme d’ateliers et de tables rondes, au cours desquels les intervenants ont fait part de leur expérience face à un système qui leur est souvent défavorable, se heurtant à des obstacles dans presque tous les aspects de leur vie quotidienne.
Au cours de la semaine, nous avons rendu visite à cinq organisations : l’Immigrant Workers Centre (IWC), la Fondation JIA, le Refugee Centre, le Welcome Collective et Solidarity Across Borders (SAB). Les thèmes abordés allaient du projet de loi C-12 et de ses implications à la gentrification de Chinatown, en passant par les liens entre immigration et droit. Nous avons également entendu des membres de SAB, un réseau dont la mission, par le biais de la mobilisation politique et de l’éducation populaire, est de sensibiliser le public et de lutter contre ce qu’ils décrivent comme un système d’accueil des réfugiés injuste et contraire à l’éthique.
Si la notion de solidarité peut varier selon le contexte, j’en suis venue à la comprendre non pas comme le fait de partager les mêmes épreuves ou les mêmes expériences, mais comme le fait d’être unis par la volonté d’apporter un changement. Au cours de cette formation intensive, notre rôle consistait à écouter, à nous impliquer de manière réfléchie et à accorder notre attention à ceux que le système refuse de reconnaître. En ce sens, le simple fait de prêter l’oreille est devenu un acte de solidarité en soi.
Une préoccupation récurrente soulevée par plusieurs organisations, notamment le Centre des travailleurs immigrés, le Centre des réfugiés et le Collectif d’accueil, concernait le projet de loi C-12, actuellement en voie d’être adopté. Officiellement intitulé « Loi visant à renforcer le système d’immigration et les frontières du Canada », ce projet de loi conférerait au ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration un large pouvoir discrétionnaire pour modifier ou révoquer le statut des immigrants. Certains intervenants ont établi des parallèles avec les États-Unis, suggérant que même si le Canada se présente comme plus modéré, il risque de suivre une voie similaire. Une voie où la xénophobie est ancrée dans des systèmes structurels façonnés par le colonialisme, le néocolonialisme et le capitalisme.
À Chinatown, véritable havre d’histoire, d’héritage, de sagesse et de culture pour les communautés asiatiques, nous avons pris conscience du déclin démographique et de la disparition des espaces verts, qui rendent la préservation du patrimoine culturel de plus en plus difficile. Des organisations animées par des jeunes, telles que Chinatown Youth ou Quartier Chinois Resistance, s’emploient activement à mettre en relation ces différents enjeux et à sensibiliser le public. La pandémie de COVID-19 a encore exacerbé le racisme et la discrimination, aggravant ainsi les difficultés existantes.
Les témoignages partagés par les membres du SAB ont constitué le moment le plus émouvant de cette formation intensive. Nous avons entendu des récits de souffrances, de négligence de la part des pouvoirs publics, de personnes réduites à un simple dossier, dépouillées de leurs sentiments, de leur histoire et de leur identité. Beaucoup avaient sacrifié ce qu’ils appelaient autrefois leur « chez-soi », laissant derrière eux le confort et la familiarité pour venir dans un pays qui refuse encore de les reconnaître pleinement, même après des années passées ici.
Une membre du SAB a raconté l’expérience d’une de ses amies : après son arrivée au Canada, celle-ci a reçu un diagnostic de cancer, mais elle n’était pas couverte par la RAMQ. Les factures médicales se sont accumulées, le traitement a été retardé, le cancer s’est propagé et elle est décédée quelques mois plus tard. Aucune procédure judiciaire n’a été engagée ; le dossier a été classé. À ce jour, le solde impayé figure toujours dans le système. Si cet exemple met en lumière les défaillances du système de santé, d’autres demandeurs d’asile ont décrit leur vie sous une fausse identité, cachant constamment leur véritable identité pour survivre. Dans certains cas, ils ont évoqué le fait de s’enfoncer progressivement dans ces identités de façade, créant et vivant presque dans une illusion. Ils sont souvent présentés comme des « abuseurs » d’un système qui, en réalité, les exclut de l’éducation, des soins de santé et de l’emploi.
Vivre — ou plutôt, écouter — cet atelier intensif depuis une position privilégiée et protégée ne m’a pas rassurée. Cela m’a troublée, voire presque culpabilisée. Nous pouvions écouter, prendre des notes, remercier les intervenants, puis partir. Eux ne le pouvaient pas. Participer à cette table ronde ne ressemblait pas tant à assister à une conférence qu’à se voir confier un devoir. Leurs vies, les souffrances qu’ils endurent, les injustices auxquelles ils sont confrontés constituaient les consignes. C’est à nous qu’incombait la responsabilité d’y répondre.
Qu'est-ce qu'on va rendre ?
- Soumis par l'étudiante Lina Haouam
« Solidarité en action : une perspective locale » est organisé par le parcours « Changement social et solidarité », parallèlement au voyage d'étude à Cuba (« Solidarité en action : une perspective mondiale »).
